Il existe trois types de terrains pour la pratique du rugby. Les terrains naturels, les naturels renforcés (dits hybrides) et les synthétiques. Sur environ un hectare de superficie, un terrain naturel (non saturé en eau) peut supporter une quinzaine d’heures de jeu hebdomadaires, de mars à novembre, période de croissance de l’herbe. En hiver, le chiffre avoisine les cinq heures par semaine, sous peine de voir la surface se dégrader.
Pour limiter les coûts d’entretien, a fortiori quand les conditions climatiques sont défavorables, les municipalités dégainent des arrêtés empêchant toute pratique. Un gazon en synthétique semble donc une solution d’actualité et d’avenir, mais son ou ses coûts peuvent refroidir les porteurs de projet. Selon le type et la qualité choisis, le prix du terrain seul oscillerait entre 600 000 et 1,4 M€, pour une moyenne de 800 000 € environ.
Une surface enherbée, classique, avoisine les 300 000 à 400 000 €. Presque du simple au double. Sans oublier l’éclairage ! L’intérêt d’un synthétique est son usage intensif, dont les soirs d’entraînement et de match. L’hiver, la question de l’éclairage devient quasi incontournable à partir de 17 heures. En ajoutant aussi des poteaux de rugby et la clôture ou main courante autour du pré, les chiffres avoisinent 1,5 M€ tout compris.
Dans un contexte de maîtrise de la dépense publique, ce genre d’investissement est complexe, même si des aides, départementales, régionales ou d’agglomération existent. C’est ce que reconnaît Baptiste Berthou de la direction compétitions, stades et officiels de matchs de la FFR : « L’outil du synthétique est primordial en phase hivernale. Le financement de ces équipements est central. Deux dispositifs d’aide financière avec l’ANS et le ministère des Sports permettent de créer ou rénover des synthétiques. » En construisant un terrain synthétique, certaines communes se sont rapprochées de leurs écoles, collèges et lycées pour leur proposer des activités sportives sur cette installation et ainsi bénéficier de subventions de l’académie, voire de recruter quelques jeunes licenciés.
La mutualisation foot-rugby des terrains synthétiques peut aussi s’avérer une solution de partage des coûts et de l’installation qui comporte deux traçages et un changement de poteaux facilité. Mais avant tout investissement, il est important qu’un porteur de projet consulte. Expert terrains référent de la FFR depuis 2020 et de la LNR depuis 2012 pour le compte de la société Institut Paysage Environnement, Christophe Gestain conseille les clubs et collectivités en amont des projets puis en tant que superviseur de projet.
Titulaire d’un diplôme en sciences agronomiques appliquées aux pelouses sportives, Christophe Gestain intervient dès la phase de faisabilité pour orienter le choix du terrain selon les usages et les coûts. Sollicité notamment par la Fédération lors de la sélection des stades, il évalue la nature des surfaces, leur qualité et leurs performances au regard des objectifs fixés. Son analyse porte sur des critères précis : densité du gazon, qualité des appuis, résistance à la rotation ou encore comportement biomécanique. Autant de paramètres encadrés par un cahier des charges, qui doit aussi intégrer la fréquentation, les volumes de jeu hebdomadaires et les pratiques prévues.
Il y a aussi parfois l’acquisition, possible ou pas, du foncier sur lequel construire un terrain de rugby. Un village et une grande ville ne sont pas soumis aux mêmes contraintes. Tout cela va affiner les besoins du ou des clubs utilisateurs. Pour Christophe Gestain, l’enjeu majeur reste l’anticipation des besoins. Il souligne que « certaines collectivités engagent parfois des travaux sans avoir précisément défini leurs usages, ce qui peut limiter la performance des installations. Une réflexion en amont permet d’optimiser l’investissement : choisir un terrain adapté, garantir sa durabilité et préserver sa valeur grâce à un entretien maîtrisé ».
Clubs et collectivités qui créent un terrain synthétique ou convertissent une pelouse naturelle se rapprochent le plus souvent de la FFR en amont. L’objectif est de « garantir le respect de l’Annexe 1 des règlements généraux et répondre aux critères d’homologation pour la compétition », comme le rappelle Christophe Gestain. Une fois l’installation en service se posent les enjeux d’usage et de maintenance. Au Stade toulousain, Guillaume Mazeau supervise ainsi l’entretien du complexe d’Ernest-Wallon, qui mobilise trois personnes à temps plein.
Avec quatre terrains, dont deux exclusivement réservés aux pros, près de 1 000 licenciés et aucune solution d’extension du complexe, l’entretien des deux synthétiques à 3 500 heures d’usage est essentiel. « La pluie ou le gel ne posent pas de problème, valide Guillaume Mazeau. C’est plus problématique avec les fortes chaleurs d’été. Mais on dispose de moyens d’arrosage pour faire baisser la température. » Chaque saison, il faut compter entre 15 000 et 30 000 € de frais d’entretien. « Cela demande moins de temps et de moyens qu’un terrain en herbe, abonde Guillaume Mazeau. C’est essentiellement du balayage, du brossage ou du passage de herse toutes les deux semaines. Une fois par an, on fait un décompactage et une dépollution. »
Moins exigeant qu’un gazon naturel, un terrain synthétique affiche une durée de vie d’environ douze ans avant régénération. « Pour préserver ses performances, un entretien régulier reste indispensable : brossage hebdomadaire, décompactage annuel et nettoyage des déchets organiques. Un niveau d’exigence qui varie selon l’intensité d’utilisation et l’environnement », rappelle Christophe Gestain, soulignant qu’un synthétique implique, malgré tout, des coûts de maintenance.
Autre évolution majeure : la fin programmée des microbilles en polymère, interdite par l’Union européenne d’ici 2031. Des alternatives comme le liège ou la rafle de maïs se développent. À cela s’ajoutent des enjeux environnementaux croissants, entre gestion de l’eau, imperméabilisation des sols et respect de nouvelles normes écologiques.
Enfin, la performance, la jouabilité et la sécurité des pelouses synthétiques doivent être contrôlées tous les deux ans par un laboratoire spécialisé (près de 4 000 €). De même, pour qu’il soit qualifié afin que l’on puisse y disputer des matchs officiels, le terrain doit répondre favorablement à la régulation 226 de World Rugby. Les qualités de rebond, l’absorption des chocs ou l’impact tête-sol (critère HIC) sont notamment contrôlés de façon scientifique. Avec une hauteur de pelouse entre 50 et 60 millimètres, les moquettes synthétiques sont de plus en plus confortables.
Le responsable d’entretien du Stade toulousain Guillaume Mazeau y voit bien des avantages : « Les synthétiques sont un très bon choix pour des clubs accueillant des séniors et des jeunes, avec notamment une utilisation très intense comme ici à Toulouse. Au moins, on est sûrs d’avoir une surface régulière toute la saison, quelles que soient les conditions. » Il est vrai que les progrès des pelouses synthétiques sont importants. Les appuis sont bien meilleurs et le revêtement réduirait les gênes musculaires et les blessures de type brûlure à son contact.
Toutefois, le rugby, qui passe par les mêlées et par le sol, est, par essence, plus en harmonie avec une pelouse naturelle. D’ailleurs, si les appuis en mêlée sont différents selon le revêtement, cette phase de jeu abîme moins les synthétiques que les naturelles. Solution miracle aux conditions climatiques de plus en plus capricieuses, les terrains synthétiques sont une vraie alternative. Et leur poids, d’usage ou de financement, est devenu central dans une pratique du rugby exponentielle.