Au pied des tours et de la maison de quartier Jean-Vilar, Jeff et Enzo disposent les plots pendant que, peu à peu, les premiers jeunes les rejoignent. Certains tirent la carriole chargée de chasubles et de ballons en mousse, d’autres courent déjà, ballon à la main. Ici, pas besoin de convocation ni de groupe WhatsApp, les enfants connaissent le lieu et l’heure du rendez-vous.
Depuis leurs fenêtres, certains aperçoivent la bonne nouvelle et descendent aussitôt. Le terrain bétonné et polyvalent de basket fait parfaitement l’affaire. Depuis 2014, le Cercle Jules Ferry Rugby (CJF), à Fleury-les-Aubrais dans le Loiret, a ainsi investi ces quartiers parfois délaissés pour y faire découvrir cette balle aux rebonds capricieux. « Rugby béton » a laissé place à « Rugby solidaire », mais l’idée demeure la même : aller au-devant de celles et ceux qui ne franchiraient pas forcément les portes d’un club.
Même si la période Covid a ralenti les interventions, les quartiers de Jean-Vilar, Jacques-Tati et Jean-Gabin bénéficient désormais d’une séance de rugby chaque semaine, en collaboration avec les maisons de quartier. Une présence régulière qui finit par créer des habitudes, des liens et, surtout, une véritable passerelle vers le club. « Rien que pour ce quartier Jean-Vilar, une douzaine d’enfants ayant découvert le rugby sur le béton ont pris une licence au club », apprécie Jean-François Ménoret, dit Jeff, directeur de l’école de rugby du CJF.
Sur place, la tenue des jeunes n’est pas toujours conventionnelle. Pour certains, les habits portés à l’école feront parfaitement l’affaire, auxquels s’ajoutent les fameuses tongs-chaussettes de toute une génération. Ici, personne ne s’arrête à la tenue, les différences de claquettes ou de jaquettes n’ont pas d’étiquettes ! Une quinzaine d’enfants sont là, ballon en main, pour découvrir le rugby ou perfectionner leurs premiers gestes. Et certains ont déjà des ambitions bien affirmées.
Le regard appuyé, le jeune David impressionne par ses courses et sa volonté de marquer. Le rugby semble lui convenir et trouve rapidement une place particulière. « Ce qui me plaît le plus au rugby, ce sont les esquives. Et marquer ! Pourquoi ne pas jouer en équipe de France un jour… », rêve-t-il tout haut. À ses côtés, Evan ne perd pas son sourire, même après avoir digéré une remarque d’un bénévole sur l’intérêt de faire une passe lors de l’action précédente.
Pour lui, l’essentiel reste avant tout de prendre du plaisir et de partager. « Avec Jeff et Enzo, on s’amuse. Ce sont des copains qui m’ont parlé de leur venue. Depuis, je joue au rugby. Mes idoles ? Ce sont Antoine Dupont et Thomas Ramos. » Un ballon, quelques copains, deux éducateurs et un terrain en bas des immeubles. Il n’en faut parfois pas beaucoup plus pour qu’une découverte devienne une passion. Et que les rêves, eux aussi, commencent à prendre forme.
Aujourd’hui, David et Evan ont signé au club et évoluent actuellement en M12. Jean-François Ménoret, qui a aussi la charge de cette activité Rugby solidaire, donne aussi des coups de main en tant qu’éducateur à quelques sections de l’EDR. Il dirige aussi parfois les entraîneurs qui se lancent dans l’activité ou passent leurs diplômes, afin que les équipes du club aient une ligne directrice commune de jeu. « Faire vivre le rugby auprès de ceux qui y ont le moins accès m’a toujours animé, confesse-t-il. Dépasser le simple cadre de la pratique, comme le propose ce club, me motive particulièrement. Dans un club, tout est structuré par catégories d’âge. Dans les quartiers, lorsque l’on arrive pour la première fois avec des ballons de rugby, beaucoup se demandent à qui ils sont destinés. Il faut alors susciter leur curiosité, les accrocher et surtout leur donner envie de jouer. »Jeff a l’action sociale dans le sang, ayant déjà participé à des initiatives locales en partenariat avec le Secours populaire mais aussi en mode rugby humanitaire auprès d’orphelins du Bénin.
Aux côtés de Jeff, Enzo Asselineau est, lui, BPJEPS depuis cette saison. Il encadre le rugby dans les quartiers mais aussi les M6 au club. Avec l’un des véhicules du club, il amène quasiment tous les jours les licenciés de ce rugby des quartiers afin de rejoindre le club pour les entraînements ou les matchs : « Je suis agréablement surpris du nombre de jeunes qui viennent, qui se régalent et qui veulent ensuite aller essayer au club. Étant originaire de la région, je suis particulièrement fier de participer à cette action. »
À l’issue de la séance, les enfants sont invités à tour de rôle à aider à rassembler et ranger le matériel. Quelques bonbons sont aussi attendus avec impatience. « Cette action dure depuis quelques années, rappelle Matthieu Hilbey, directeur général de la Ligue Centre-Val de Loire dont dépend le club. Ils sont acteurs de leur environnement avec un gage de stabilité. Ils font rêver les gamins et trouvent de nouveaux licenciés, dont certains à fort potentiel. »
Le rugby peut aussi ouvrir d’autres portes. Autre récompense pour cette section, elle a l’honneur de participer au TNQC (Tournoi national des Quartiers et Campagnes), avec notamment une qualification pour les épreuves organisées au CNR de Marcoussis. Pour l’occasion, comme chez les professionnels, des maillots floqués du nom des enfants dans le dos ont été confectionnés. De quoi donner une saveur encore plus particulière à cette aventure. Pendant près d’une semaine, les enfants découvrent ainsi la capitale, sa tour Eiffel, ses bateaux-mouches et bien d’autres choses encore.
Une parenthèse qui dépasse largement le cadre du rugby et qui ravit Adrien Breton, vice-président du club, en charge de l’EDR, des rugbys santé, adapté et sociétal. « J’ai grandi dans un quartier à Fleury avant de devenir entrepreneur aussi grâce à mes rencontres. Cela me tient donc à cœur que notre club soit capable de donner ou redonner. » Du travail, justement, le CJF n’en manque pas. Car si les interventions dans les quartiers constituent l’une des facettes les plus visibles de son engagement, elles sont loin de résumer l’emprise que le club cherche à développer sur son territoire.
À Fleury-les-Aubrais, le rugby entend s’inscrire dans la vie locale, bien au-delà des créneaux d’entraînement et des jours de match. Originaire de la région, Alexi Sola y est aujourd’hui alternant et chargé de développement de structure sportive associative. Joueur en équipe séniors, il entraîne également les M14 et encadre les BPJEPS dans leurs activités. À ces missions s’ajoutent des responsabilités autour du scolaire et des partenariats. Un rôle transversal qui lui permet, lui aussi, de multiplier les passerelles entre le club et son environnement.
Le mardi, généralement, les écoles du cru se rapprochent, ou sont rapprochées, du rugby. Une présence qui permet aux enfants de découvrir une pratique sportive, mais aussi au club de s’installer durablement dans son tissu local. « C’est très positif et finalement plutôt normal pour un club comme le nôtre de s’investir de la sorte dans sa société », observe Alexi Sola Une phrase qui résume peut-être à elle seule la philosophie du CJF : ne pas attendre que les publics viennent au rugby, mais aller les chercher là où ils vivent, étudient et grandissent.
Le travail mené dans les quartiers trouve naturellement son prolongement dans les écoles. Aujourd’hui, les quatre écoles de la cité sont touchées par le rugby grâce au club fleurisien, qui a installé une présence régulière auprès des plus jeunes. « On leur propose des séquences rugby régulières, ajoute Alexi Sola. Atteindre les collèges ou lycées proches pourrait aussi constituer un objectif afin de renforcer les effectifs des tranches d’âge concernées. » L’ambition est donc de poursuivre cette implantation et de construire de nouvelles passerelles au fil des âges.
L’accompagnement proposé par le CJF ne s’arrête pas au terrain. Pour certains écoliers, l’aide aux devoirs fait également partie du dispositif. Les enfants, que le club va chercher directement chez eux, sont accueillis un peu plus tôt au club-house, où un soutien scolaire leur est proposé avant la séance d’entraînement. Après celle-ci, ils sont ramenés chez eux, douchés et changés. Une prise en charge qui donne au club un rôle dépassant largement celui de simple structure sportive.
Avec ses couleurs rouge, vert et noir, le CJF s’est ainsi organisé en pôles correspondant à ses différentes activités. Si le Rugby solidaire et le scolaire y occupent naturellement leur place, le rugby féminin dispose également de son propre espace, tant le développement de la pratique chez les femmes et les jeunes filles fait désormais partie des ambitions du club. Depuis quatre ou cinq ans, l’équipe féminine « La Meute » (Rassemblement Orléans Rugby Féminin La Meute) réunit les bonnes volontés au féminin et séniores de l’US Orléans, du RC Orléans, de l’US Pithiviers et donc du Cercle Jules-Ferry.
Une dynamique complétée par « les Louvettes », l’équipe féminine des moins de 18 ans. Les deux formations ont aujourd’hui le vent en poupe et se retrouvent aux stades de la Vallée et Marcel-Garcin. Après les quartiers, les écoles et les terrains polyvalents, le CJF continue donc d’élargir son terrain de jeu. Avec une même volonté en filigrane : faire grandir le rugby en multipliant les portes d’entrée.
La dynamique féminine se mesure aussi sur le terrain et se traduit par l’arrivée régulière de nouvelles joueuses. Responsable de la communication, Charlotte Rambeau, elle-même joueuse et dirigeante chez les Louvettes, mesure chaque semaine l’attrait grandissant du rugby auprès des jeunes filles : « On a de plus en plus de jeunes filles qui viennent au rugby. Cette saison, on a pu accueillir 3 à 4 joueuses par catégorie ! » Parmi ces nouvelles venues, Lili, sa fille, vient, elle aussi, de troquer le ballon rond pour l’ovale. Un changement qui n’allait pourtant pas de soi : « J’avais un peu peur du contact, mais je m’y mets. » Une appréhension qui semble peu à peu laisser place au plaisir de jouer. Et si le rugby féminin grandit, le CJF n’oublie aucune de ses autres pratiques.
Les séniors masculins évoluent en Régionale 1, avec l’idée de disputer les phases finales à l’issue de l’exercice actuel. Le rugby à 5 sans plaquage connaît lui aussi un joli succès, avec une section qui rassemble chaque semaine plus d’une quarantaine de pratiquants. Le CJF peut cette saison compter sur trois BPJEPS, un alternant, un service civique et une véritable armée de bénévoles, tous plus motivés les uns que les autres. Une force humaine qui accompagne la structuration progressive du club, aussi bien dans ses effectifs que dans ses infrastructures, autour du bien nommé stade Pierre-Albaladéjo.