D’où que vous veniez, les pins des Landes sont les premiers à vous accueillir. Majestueux, ils façonnent les paysages et enveloppent le territoire de leurs senteurs caractéristiques, installant une atmosphère unique, entre Landes et Gironde. Ces arbres emblématiques ont toutefois été au cœur de l’actualité estivale bien moins réjouissante, avec les incendies qui ont ravagé plus de 40 000 hectares, un record en France cet été.
Les clubs de rugby ont été indirectement touchés avec leurs bénévoles et leurs acteurs, à l’instar du Biscarrosse Olympique (BO). Originaire d’Île-de-France et passé par le Canada, le deuxième ligne Thomas Laubarie est un Landais d’adoption depuis deux saisons et l’un des doyens d’un groupe devenu une sorte de deuxième famille. « Quand le feu s’est déclaré, rembobine-t-il, nous étions en réunion au stade. Au début, on n’y croyait pas. Puis on est montés en haut des tribunes et on a vu les flammes s’étendre rapidement, jusqu’à dépasser l’horizon de notre enceinte. Les Canadair étaient déjà à l’œuvre et, dans la panique, les chevaux de l’écurie voisine ont été amenés au stade. »
La lutte des soldats du feu aura été acharnée, à l’image de celle de leur entraîneur principal, pompier professionnel, qui a lui-même perdu sa maison dans les flammes. Un été forcément particulier pour Vincent Labisse : « On a vécu quelque chose de très difficile, un été hors du commun. La relégation était déjà douloureuse, mais elle n’était rien comparée à ce drame. »
Durant les feux, certains joueurs du club ont aussi rejoint le deuxième ligne sur le front de l’incendie, derrière les pompiers, afin de neutraliser quelques retours de feu, avec les moyens du bord, quelques 4×4, des citernes, des tuyaux et autres arrosoirs. Durant ce combat contre les flammes, le club a été actif. Il a ouvert ses portes aux pompiers et aux sinistrés et a servi de zone de stockage des dons, dépassant largement son rôle habituel.
Cette mobilisation s’est poursuivie jusque sur le terrain. Le 22 août, le club a organisé une grande journée de solidarité, avec un match amical entre Salles et Nantes. Une initiative qui a permis de prolonger l’élan collectif né pendant les incendies : la recette des entrées a été intégralement remise à la mairie pour venir en aide aux personnes sinistrées. Une nouvelle preuve que, dans ces moments où tout vacille, le club entend dépasser largement le cadre sportif. En fin d’été, alors que le président de la FFR, Florian Grill, est allé à la rencontre de plusieurs clubs et acteurs durement touchés, Jordan Roux, vice-président de la Fédération en charge des territoires et des filières jeunes, tenait lui aussi à saluer cette mobilisation : « Il est important d’avoir une pensée pour toutes les personnes du rugby touchées, de près ou de loin, par les canicules et les incendies cet été. »
En se rapprochant de Biscarrosse, les stigmates du brasier deviennent peu à peu plus visibles. Les fameux pare-feu, qui ont permis de préserver tant de parcelles, côtoient désormais des arbres roux, noirs, brûlés, et les traces laissées sur les habitations et les entreprises. Dans cette troisième ville des Landes, à cheval entre forêt, océan, lac et étang, le rugby n’a pas été épargné par les difficultés. Canicules, incendies, relégation après une saison sans la moindre victoire et changement de présidence : « Bisca » était dans le dur, même si les installations du stade Jacques-Ducom ont, elles, été préservées.
Alors, en cette rentrée 2026-2027, le rugby tente de redonner le sourire et de faire renaître l’espoir au milieu des braises, des conséquences humaines et écologiques de la catastrophe et des incertitudes liées aux assurances. Le mot « résilience » est aujourd’hui employé à toutes les sauces ; il prend pourtant ici tout son sens. Car le club n’est pas seulement en train de reconstruire une saison : il tente de faire vivre une famille profondément meurtrie. Beaucoup de licenciés et de partenaires de l’association sportive ont tout perdu. Une situation qui pèse aussi sur les finances du club, avec des conséquences forcément importantes sur l’engagement de sponsors essentiels à l’équilibre du budget. Sur les quelque 120 partenaires que compte le club, une bonne vingtaine ne pourront ainsi plus répondre à l’appel du rugby.
À Biscarrosse, on a l’habitude de se retrousser les manches. Alors, même si certains projets, notamment liés aux installations, devront attendre une saison supplémentaire, le club n’a jamais cessé d’avancer. Depuis cet été, il a surtout largement dépassé le simple cadre sportif. Resté ouvert tout au long des incendies, il a accueilli les pompiers et les sinistrés et participé, à son échelle, à la mobilisation du territoire. Et cette solidarité se prolonge aujourd’hui encore. Pour la deuxième réception de la saison, un buffet réunissant partenaires et sinistrés a ainsi été organisé au stade. Quelques jours plus tard, le 13 septembre, le BO était également présent sur la place du marché, où la ville organisait une soirée pour remercier toutes celles et ceux qui s’étaient mobilisés pendant les incendies.
Cette volonté d’être utile au-delà du terrain ne date donc pas de cet été : elle fait partie, depuis longtemps, de l’ADN du club. À Biscarrosse, le rugby se veut aussi un outil de lien social et d’ouverture sur son territoire. « Depuis la saison dernière, nous collaborons avec le CFA de Biscarrosse, explique la coprésidente Marie Chesneau. Deux BPJEPS travaillent pour le club, en plus d’un salarié très investi dans le milieu scolaire. Notre objectif est de former davantage nos futurs séniors, mais le volet social nous tient également à cœur. » Le club s’est ainsi rapproché d’un EHPAD, où ses éducateurs proposent chaque semaine une séance de gymnastique douce. « On aimerait maintenant pouvoir faire venir certains résidents assister à des matchs cette saison. On n’oublie pas les anciens. » Même volonté auprès des demandeurs d’emploi, avec la mise en place prochaine, en partenariat avec France Travail, d’une action autour du rugby et de la confiance en soi. Une démarche qui illustre la place que le BO entend occuper dans la vie locale, bien au-delà des terrains. Par le passé, cette capacité à fédérer s’était même traduite par l’organisation de concerts de grande envergure, de Nadau à Stars 80.
Cette capacité à fédérer pourrait d’ailleurs redevenir un levier pour accompagner le club dans sa reconstruction. Car le BO dispose déjà de nombreux outils pour agir : trois minibus, une charte de bonne conduite, des interventions dans les écoles et une école de rugby appelée à poursuivre son développement. Le projet est notamment d’ouvrir une section rugby au collège Mermoz, situé à deux pas du stade, tandis que l’EDR, sans entente cette saison sauf pour les M14, devrait décrocher sa deuxième étoile. « Il est important de redynamiser l’école de rugby, le rugby scolaire, dans les centres de loisirs ou lors des stages,insiste Loïc Faurieux, devenu cet été joueur sénior, responsable de l’EDR et coordinateur sportif salarié du club. La jeunesse doit jouer au rugby ici. D’autant qu’on dispose d’un club familial, très axé sur la convivialité. Pour ce secteur aussi, on est en reconstruction. »
Après les incendies, il faut désormais réapprendre à vivre et à se projeter. Pour les adultes comme pour les enfants, le rugby constitue un précieux sas de décompression, un espace où l’on peut retrouver les autres, parler si on en ressent le besoin, mais aussi simplement jouer et penser à autre chose. « À notre modeste échelle, il faut continuer à vivre, estime le club. Et se servir des ravages des feux comme d’une source de motivation, d’un tremplin pour avancer. » Sur le terrain comme autour, le BO entend ainsi transformer le traumatisme de l’été en énergie pour reconstruire.
Cette reconstruction passe aussi par la formation, l’un des piliers du projet porté par le club. Manager des séniors, Vincent Labisse ne cache pas sa satisfaction de voir le BO conserver son autonomie pour l’école de rugby. « Je suis assez fier que nous soyons autonomes pour notre école de rugby. Je crois qu’on fait partie des trois seuls clubs des Landes à ne pas être en entente dans cette catégorie. » Malgré quelques effectifs parfois justes, et la nécessité de s’entraider avec Salles et Sanguinet chez les cadets-juniors, l’ambition est claire : « On veut former plus et mieux. Depuis le changement de présidence, on sait que c’est un projet qui s’inscrit sur plusieurs années. C’est aussi comme ça que nous pourrons récolter les fruits de notre formation. » Dans un club qui doit se reconstruire, miser sur ses jeunes revient aussi à préparer l’avenir.
Car si le contexte impose de regarder derrière, le BO veut désormais surtout regarder devant. Après le passage de témoin de Joël Artigues à une nouvelle équipe dirigeante, Matthieu Dubos, l’un des deux coprésidents, porte notamment le volet sportif. Ancien joueur du club depuis trente-six ans, il y a occupé de nombreuses fonctions et connaît mieux que quiconque les ressorts de cette reconstruction. « On a cherché à remobiliser tout le monde et c’est déjà encourageant de voir les joueurs aussi investis, avec l’objectif d’aller chercher une qualification pour les phases finales de Régionale 1. » Mais au-delà des résultats, le club sait aussi qu’il faudra du temps pour digérer le traumatisme : « On sera là pour accompagner celles et ceux qui connaîtront, parfois, un coup de moins bien après ce qu’ils ont vécu. » Une saison pour retrouver le goût du rugby, mais aussi pour commencer à écrire le prochain chapitre du BO.
« On va mener le plus d’actions possibles pour le bien de tous. Et on espère aussi que d’anciens joueurs reviendront au club pour nous encadrer et nous aider. » Une ambition qui prend tout son sens dans une station balnéaire où les loisirs sont nombreux et où les saisonniers doivent parfois composer avec des emplois du temps peu compatibles avec les exigences d’un club de rugby, notamment à l’approche de l’été. Qu’importe : la motivation est là et de nombreux nouveaux ont répondu à l’appel du BO.
Parmi eux, Aurèle Sarafian, arrivé de Salles. Troisième ligne, il endosse pour la première fois le rôle d’entraîneur-joueur, notamment auprès des avants. « J’ai été séduit par le beau projet, à la fois sportif et humain, de ce club-famille. Mettre un pied dans l’entraînement, c’est aussi commencer à penser à l’après-carrière. Pour l’instant, les garçons nous le rendent bien. Ils sont à l’écoute, ont envie de progresser et, malgré une saison dernière sans victoire et plusieurs nouveaux éléments, je sens déjà un groupe très soudé, qui nous a accueillis à bras ouverts. » Depuis les incendies, cette solidarité semble d’ailleurs se prolonger bien au-delà des séances : avant comme après les matchs, joueurs et bénévoles prennent davantage le temps de prendre des nouvelles les uns des autres.
Et la bienveillance n’est pas un vain mot. « Je pense que ce groupe a compris qu’il ne jouera pas cette saison uniquement pour lui, ajoute Aurèle Sarafian, mais aussi pour un club, une ville, une région, des habitants et des sinistrés durement touchés. On veut aller le plus loin possible. On ne se cache pas derrière les incendies et leurs conséquences. Au contraire, ça a resserré les liens au club et nous a rendus encore plus ambitieux. C’est devenu une force. »
Bien plus qu’un simple loisir, le rugby a repris ses droits et, par moments, prend même des allures de thérapie collective. « C’est un club qui est à l’un des virages de sa vie, observe Thomas Laubarie. Mentalement, tout le monde a très envie de montrer de belles choses, notamment avec ce nouveau style de jeu qu’il faut désormais adopter. Les premiers entraînements sont encourageants. On veut relever la tête, sans oublier ce qu’il s’est passé. Mais l’essentiel, c’est aussi de se changer les idées et de vivre pleinement notre vie de rugby. »
Début septembre, les derniers entraînements avant la reprise du championnat se sont ainsi mêlés aux fêtes de Biscarrosse, celles de la plage. Dans les rues comme autour du stade, le blanc et le bleu du Biscarrosse Olympique étaient partout. Après un été marqué par les flammes, la ville a retrouvé le goût de se rassembler, de chanter et de partager. Le rugby aussi. Comme une façon de tourner la page sans jamais oublier, et de faire de ce qui avait menacé de tout emporter une raison supplémentaire de rester soudés. À Biscarrosse, la reconstruction a commencé par le plus simple : être ensemble.