Préserver notre rugby : Le rugby breton a mené ses assises
Depuis 1802 et le souhait d’un certain Napoléon Bonaparte, l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan est une école militaire qui forme les officiers destinés à encadrer les unités opérationnelles de l’armée de terre. Y pénétrer est un privilège ! C’est une part de l’histoire de la nation qui fait écho dans ce lieu emblématique choisi par la Ligue Bretagne de rugby pour rassembler ses acteurs locaux. Les affiches posent le cadre : « La Bretagne, une terre de rugby en plein essor », peut-on lire par-ci, « Prenons soin de notre Rugby ! », voit-on ailleurs, ou enfin « Refusons toute forme de violence ! »
Sous la conduite du président de la Ligue bretonne, Fabrice Quénéhervé, l’accueil est assuré par l’un des maîtres des lieux : le général Emmanuel Charpy, commandant de l’Académie militaire. Dans l’amphithéâtre Bonaparte, à deux pas du terrain de rugby bordé de véhicules blindés, il rappelle que « le courage physique, moral et éthique est un socle commun aux engagements militaires et rugbystiques », illustrant son propos par quelques anecdotes de terrain aux accents d’Ovalie.
Un devoir de sensibilisation
Le secrétaire général de la FFR, Sylvain Derœux, est en première ligne de ce plan de lutte contre les violences et les incivilités mené par la Fédération aux côtés d’Alice de Robillard, responsable juridique gouvernance et intégrité à la FFR, ainsi que de Laurent Estampe, vice-président délégué aux écoles de rugby. « En conseil de discipline, rappelle ce dernier, un dossier sur six est lié aux violences contre les officiels de match. Il est important de comprendre ces violences pour mieux agir. Il faut aussi acculturer les nouvelles populations du rugby. »
Alice de Robillard et Laurent Estampe détaillent ensuite les quatre volets (ndlr, sensibiliser, former, prévenir, réprimer) du Plan de lutte contre les violences et les incivilités sur lequel les clubs bretons sont invités à s’appuyer. Les dates clés, l’aspect évolutif du plan, le kit de communication, la charte du supporter, comment communiquer sur les réseaux ou une future formation en ligne sont quelques-uns des outils présentés ou rappelés. Club breton le plus hautement représenté sur l’échiquier national, le RC Vannes est venu, lui, en force.
La vice-présidente de son association, Isabelle Dubois, revient sur le devoir de sensibilisation : « Il faut respecter les valeurs de notre sport malgré une société en constante évolution. C’est une chance que tous les clubs de notre territoire soient sensibilisés aux enjeux sociétaux d’actualité. On veille à ce que nos jeunes deviennent des gens bien. »
Des associations spécialisées présentes
À ce propos, la thématique des violences sexuelles et du harcèlement est également abordée. Des associations spécialisées ont répondu présentes, comme Colosse aux pieds d’argile pour qui Valérie Salaun mène les informations et les débats. Tout y passe : le bizutage (léger ou lourd), les fesses à l’air dans le bus ou même le contrôle des éducateurs gérant des enfants ou des adultes. Plus grave, et comme le sport n’est épargné en rien, les infractions à caractère sexuel sur victime majeure sont aussi listées (voyeurisme, exhibition, diffusion d’image d’autrui à caractère sexuel, outrage sexiste, harcèlement sexuel, sextorsion, agression sexuelle ou viol).
Et ce chiffre glaçant : il y a en France un viol ou une tentative de viol toutes les 6 minutes. Comme après chaque intervention, des questions/réponses sont actives. Les violences sur mineurs sont aussi évoquées par Audrey Wojciak de la DRAJES (délégation régionale académique à la jeunesse) Bretagne et même si nombre de clubs et associations savent organiser un séjour sportif, il leur est précisé quel type de stage déclarer officiellement et comment le faire.
Ce sujet difficile est également abordé par la spécialiste Valérie Salaun. Les sanctions prévues par la loi sont rappelées pour toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise (autre que le viol). Là encore, un chiffre appelant à la vigilance de toutes et tous : 94 % des agresseurs de pédocriminalité sont des proches. Bien entendu, des solutions pour analyser et accueillir de tels actes sont aussi offertes aux participants.
L’arbitrage, un des thèmes qui suscitent le plus de questions
Le cas de l’arbitrage et des officiels de match est l’un des thèmes qui suscite le plus de questions. Il faut dire que selon une étude de la Ligue, 18 % des arbitres en Bretagne auraient peur avant un match, notamment chez les jeunes. La présence à ces assises de Romain Poite est appréciée, lui l’ancien arbitre ayant disputé une finale de Coupe du monde et aujourd’hui responsable de la cellule technique FFR dédiée à l’arbitrage professionnel avec Mathieu Raynal.
Il pose la question : « Pourquoi en est-on arrivés à ce rapport parfois conflictuel avec les arbitres ? » Il émet une hypothèse : « Certainement que les arbitres n’échangent pas encore assez avec les clubs et les coachs, avant, pendant et après les rencontres. Tentons d’instaurer un climat d’apaisement entre clubs et arbitres. C’est pour le bien de tous. » Il n’omet pas de rappeler l’importance de former des arbitres dans les clubs : « S’ils maîtrisent la règle, ils seront aussi de meilleurs joueurs, plus respectueux, et cela fidélise les licenciés. »
Bénévole au Dinan Rugby (ndlr, 3 étoiles pour son EDR), Guillaume Jego tient à prendre la parole pour partager un brin de son expérience personnelle : « Mon passé en sport-études d’arbitre de football de haut niveau m’a poussé à intervenir sur ce thème que l’on doit encourager vis-à-vis de nos jeunes. » Sa présence est saluée ; elle permet de toujours mieux informer et faire redescendre les acquis auprès des éducateurs et bénévoles.
Un autre volet sensible, les addictions
Même intérêt avec le RC Vannes et Isabelle Dubois : « Les interventions sur l’arbitrage ont eu d’autant d’écho pour le RCV que nous faisons des formations en interne sur l’arbitrage ou la gestion des bancs de touche. De plus, pour chaque catégorie du club et de l’école de rugby, un arbitre référent peut être sollicité à tout moment et intervient régulièrement, notamment lors des entraînements. Cela rapproche les joueurs des officiels de match tout en leur faisant mieux maîtriser la règle. Pourquoi ne pas essayer de généraliser cela ? »
Même constat pour un autre volet sensible de ces assises : les conduites dopantes et les addictions, véritables formes de violence pouvant en entraîner d’autres, et parfois relever de l’illégalité. Guillaume Jegousse, de l’association Douar Nevez (centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie du Morbihan), apporte son expertise. Il y expose sans détour les types d’usages, les mécanismes de dépendance et leurs conséquences.
Une étude présentée par l’association souligne qu’en Bretagne, les niveaux de consommation d’alcool sont globalement plus élevés que la moyenne nationale, un constat qui incite surtout à renforcer la prévention. « Tous les points abordés sont pertinents, souligne Arnaud Kerneis, membre du RC de L’Hermine (Nord-Finistère, 130 licenciés). Les questions de responsabilité des dirigeants ou de gestion des addictions et de l’alcool dans le rugby parlent à tout le monde. La société évolue vite : mieux vaut être formés et préparés en interne pour anticiper plutôt que subir. »
Des actions de prévention
La diffusion d’une vidéo d’un cas pratique avec interview d’une présidente de club et du président de son CD marque l’auditoire. Il y est question d’une soirée festive tournant mal en discothèque et où la responsabilité de la présidente du club est ensuite engagée car les joueurs (portant les couleurs du club) s’étaient d’abord alcoolisés au club à la suite d’un anniversaire.
L’ensemble du club a réfléchi à des actions à mener comme la fermeture du club-house à une certaine heure. L’intervention préventive de la gendarmerie avait aussi sensibilisé les joueurs. Dorénavant, le club prévient les gendarmes avant de gros événements et il est conseillé aux clubs de mener des actions de prévention et de se rapprocher des CD ou Ligues pour savoir comment traiter la question, dont celle des responsabilités.
Président durant dix ans, Dominique Kergoat, aujourd’hui secrétaire de l’Union Rugbystique Landernau et de ses quelque 178 licenciés, explique la complexité du sujet : « La frontière entre faire la troisième mi-temps, dépasser les limites et prendre des risques pour soi ou pour autrui est souvent difficile à gérer. Avec parfois aussi une responsabilité pour les présidents qui n’ont plus la main. » Des solutions pour la prise de toutes sortes de substances avant, pendant ou après sont dévoilées avec cette idée forte de sensibiliser avant de rendre compte dans chaque club.
Ces assises montrent la voie
Ces assises sont un succès, d’autant qu’elles offrent aux clubs l’occasion de valider la labellisation de leur école de rugby. « En Bretagne, explique Isabelle Dubois, vice-présidente de l’association vannetaise, beaucoup d’initiatives émergent. C’est même une région innovante, justement parce qu’elle ne s’appuie pas sur un lourd passé rugbystique. La dynamique de changement y est pleinement accueillie, et nous y croyons vraiment. »
Dominique Kergoat, secrétaire général de l’URL, est dans la même veine. « Ce rassemblement permet de s’informer, de partager avec d’autres clubs, et de prendre de bonnes idées, de faire de la prévention et éviter que toutes les formes de violence arrivent chez nous. Pour le moment, les valeurs du rugby et celles de la Bretagne se marient bien. »
Sans que cette région ne soit un exemple, ces assises ont le mérite de montrer la voie. D’ailleurs, comme c’est déjà le cas dans ce coin de l’extrême nord-ouest de l’Hexagone, des référents intégrité vont être formés et désignés dans chaque Ligue de France pour traiter des dossiers de violence, dopage et paris sportifs. Au gré de cette journée riche et instructive pour les combats à venir, on peut lire sur les armoiries de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan : « Ils s’instruisent pour vaincre. » Quod erat demonstrandum*.
* Ce qu’il fallait démontrer
LIGUE DE BRETAGNE
- 33 rue de la Frébardière 35 135 Chantepie
- Président : Fabrice Quénéhervé
- Nombre de licenciés : 11 831 (déc 2025) (Augmentation de +3 % par rapport à décembre 2024)
- Nombre de clubs : 65
- ligue@bretagnerugby.fr